Une jeune femme de bonne famille 3
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Bonjour bonjour,
Je crois que ça fait quelques années que je n'ai pas posté. La vie a pris son dû, quelque chose comme ça. Mais je suis récemment retombé dans le JdR à la demande de mon ainé, ce qui a fait ressurgir pas mal de réflexes imaginatifs. Du coup, les idées viennent. Les bonnes, comme les mauvaises.
Celle-ci, je ne vais pas l'ajouter à la campagne en cours : au final, je la trouve trop dérangeante pour de si jeunes âmes. Cependant, certains pourront la trouver adaptée à leur table. Attention toutefois : après mure reflexion, on est quand même sur quelque chose d'assez dur, notamment lorsqu'on en comprends les tenant et les aboutissants. On parle ici de faux semblant et de glissement dans la folie, et le sujet lui-même pourrait assez facilement choquer des joueurs. Rappelez-vous à toute fin utile que vos joueurs ont le droit de se sentir mal à l'aise avec certaines histoire, et que le but n'est pas de faire en sorte qu'ils se sentent mal. Si vous percevez des signes de gène, ou si vous pensez que vos joueurs pourraient être génés, ne le minimisez pas et ne les forcez pas à le vivre. A tout moment, vous pouvez claquer des doigts et transformer un début d'histoire choquante en cauchemard : ils se réveillent soudain, en sueur, l'échine glacée (reste à votre charge d'imaginer pourquoi : une malédiction ? un sort ? un démon ? ou juste un problème récurrent lié à l'avènement du Mal dans votre monde de campagne ?)
Avec un tel avertissement, on pourrait se demander si ce post à sa place ici. Personnellement, je ne saurais pas forcément répondre à la question, même s'il me semble que l'histoire est intriguante et peut donner lieu à une séance de jeu intéressante. Je pense que si je maîtrisait actuellement une campagne avec une table d'adulte que je connais bien, j'aurais essayé de la placer. Il y a aussi la possibilité que les joueurs n'arrivent pas à percer l'illusion - dans ce cas, ils ne verront cette histoire que comme une quête d'escorte assez classique, agaçante par cecrtains cotés, avec quelques situations cocasses ou étranges et certains passages dramatiques.
Je vous la présente en deux parties : d'abors, la vision qu'ont les joueurs de ce qui se passe. Ensuite; la vision du maître de jeu. Je pense que l'histoire peut être adaptée pour constituer le fil rouge d'une partie un peu plus calme, pour meubler un long déplacement, quitte à rajouter quelques péripéties.
Un voyage interminable
Elle a une vingtaine d'années. Elle aurait pu être mariée, mais elle ne l'est pas. Elle n'est même pas fiancée d'ailleurs, et sa famille semble bien s'en moquer. En somme, elle est libre de faire ce qu'elle souhaite et elle bénéficie en plus d'une très, très confortable dote pour vivre sa vie. Cependant, elle se retrouve à devoir être escortée sur un trajet assez long. Pourquoi ? Bah. Ces parents en ont peut-être eu marre. La voilà qui doit aller au loin, dans une ville portuaire. Et visiblement, pour une fois, elle n'a pas son mot à dire. Mais bon : le voyage va être long. Très long même, puisqu'il devra durer entre quatre et cinq semaines. Trop long, certainement, pour ses accompagnateurs rémunérés. Comment supporter cette... harpie? pendant une aussi longue période ? Elle est hautaine, critique en permanence "le service", insiste pour ne dormir que dans les meilleures auberges, etc. Tant qu'elle paye, bien sûr, ça ne change pas grand chose. Sauf qu'elle insiste pour que son escorte dorme dans l'étable ("À moins que vous ne vouliez payer votre chambrée ? Après tout, ça ne coûte que quelques pièces d'or par nuit !"). Le début du voyage s'approche du calvaire...
Reste qu'il faut traverser la contrée dans sa diagonale la moins peuplée. Ce qui veut dire : fini les grandes et belles auberges, fini les apparitions en belles robes dans les salles peuplées de m'as-tu-vu, fini les moues condescendantes. Fini aussi le beau carrosse, qui attirerait trop l'attention sur cette routes à peine civilisée : une carriole simple fera l'affaire - ce qu'on perds en prestige et en confort, on le gagne en discrétion ! Et de toute façon, le conducteur est formel : il doit maintenant ramener le carrosse, sans quoi il lui en cuira. Bah... Une carriole, ça reste assez spacieux pour que madame puisse y mettre une paillasse de plume et ses coffres, donc elle finira bien par apprendre à y vivre.
Et de fait, après une courte période faite d'imprécations, de promesses de vengeance et de larmes, elle finit par se rendre à la raison : visiblement, le fait de se plaindre ne changera rien. Celui qui la conduit trouvera grâce à cette épiphanie une certaine tranquillité, la demoiselle préférant s'enfermer dans la carriole pour y lire pendant le voyage.
Il n'y a pas grand chose sur cette diagonale du vide. Une forêt ici, des collines là, quelques créatures sauvages, un groupe de bandits rachitiques... Une brume quasiment constante couvre le chemin - quand il ne pleut pas. Les journées sont courtes, et de plus en plus fraîches. Aussi, chaque arrêt dans une auberge, même miteuse, devient un réconfort. Un feu, un bon repas chaud, une paillasse confortable... Que demander de plus ? En plus, la pompeuse refuse catégoriquement de manger à la même table que ses accompagnateurs, ce qui, au final, est un plus, si on y réfléchit bien.
Après, la donzelle a, comme qui dirait, un manque de chance assez incroyable. A la seconde auberge, il ne lui suffit que de sortir quelques minutes pour voir une mère se faire tuer, ne laissant qu'un bébé vagissant. Le meurtrier a le temps de se perdre dans les ténèbres. Bien entendu, personne ne veut du charmant bambin dans ce village - la mère est morte, le père inconnu, que les dieux décident de son sort. La belle, même si elle sait se rendre agaçante, n'en a pas moins un coeur. Et la voilà qui se retrouve avec un nourrisson sur les bras... Seule chance dans cet imprévu incroyable : ce n'est pas un braillard. Il est même plutôt faible. Et d'ailleurs, malgré le fait qu'elle ait essayé de s'en occuper au mieux de ses capacités, le gamin décède en quelques jours seulement.
Et si ce n'était pas déjà assez original comme ça, voilà qu'une scène aussi peu attendue se produit un peu plus tard. Changement de décors : nous sommes dans un bourg un peu plus grand, et là voilà forcée d'acheter un bébé à une miséreuse ! Non pas qu'elle le veuille, mais quel autre choix a-t-elle lorsque la pauvrette lui propose de lui vendre ? Refuser, et c'est quelqu'un de moins prévenant qui l'aurait acheté. Lui donner quelques pièces sans prendre le moutard ? Et que se passera-t-il lorsque le magot sera épuisé ? Non, le risque est trop grand de voir une vie horrible être proposée à cet innocent. Il est préférable de le prendre, quitte à le donner à un orphelinat bien doté lorsqu'on sera à destination.
Mais un raid, quelques jours plus tard, souffle la vie décidément malchanceuse de ce bambin. Un assaillant parvient à entrer dans la carriole et s'en prend à la belle. Malheureusement, le gamin est tué. Sa vie aura été courte, mais tous espèrent que ses derniers jours furent plus heureux que ceux qui l'avaient précédés.
Le reste du voyage se déroule enfin en paix. La jeune femme perds son attitude hautaine et, de douleur, s'enferme dans le mutisme. Arrivés à destination, elle est remise sans faire de problème à son chaperon et une ravissant bourse tintinnabulante change de main. Plus jamais son escorte ne la verra, et ce n'est peut-être pas si mal après tout. Qui voudrait voyager avec une demoiselle qui est soit mal lunée, soit malchanceuse ?
La véritable histoire
Cette jeune femme ne pourra jamais se marier. Dans son cercle de connaissance, nul n'ignore qu'elle ne pourra jamais enfanter, suite à un événement terrible survenu dans sa jeunesse (malédiction, accident, maladie ?). Cette incapacité à enfanter a commencé à peser sur l'esprit de la demoiselle, et elle a été découverte un matin par son père en fâcheuse posture : chez elle, seule, un bébé dans les bras. Nul ne savait à ce moment d'où venait l'enfant, et elle même assurait que c'était le sien. Lorsque quelques jours plus tard une mère éplorée est venu frapper à la porte de ses parents, ceux-ci ont rapidement compris que leur fille l'avait enlevé. Contre une forte somme et son enfant, ils ont acheté le silence de la mère meurtrie. Quand à la jeune femme, il a été convenu de l'envoyer le plus loin possible dans un couvent d'où elle ne pourrait plus faire de mal.
Bien entendu, son voyage se devait d'être discret, et personne ne devait être au courant pour l'enfant enlevé. Les PJs furent donc embauchée pour escorter la jeune femme jusqu'à une ville lointaine où elle serait prise en charge.
Sur le trajet, deux événements se produisirent.
En premier lieu, dans un village morose et crasseux, elle aperçoit une jeune mère avec son enfant. Lorsque celle-ci sort de l'auberge, elle prétexte (si nécessaire) le besoin de sentir l'air frais et sort. Elle assassine discrètement la jeune femme dans l'espoir de lui voler son enfant. Son plan se déroule encore mieux qu'elle ne le pensait, grâce au refus des autres villageois de s'occuper du bambin. Pendant quelques jours, elle fait tout ce qu'il faut pour le soigner : lait de vache, changement et nettoyage des langes, berceuses... Pourtant, rien n'y fait : le chétif enfant finit pas décéder - et pour cause : sans vraiment s'en rendre compte, elle le tue à petit feu, en mélangeant au lait de petites quantités de poison (le possédait-elle déjà ? il n'est pas non plus impossible non plus qu'elle ait quelques connaissances sur les plantes de la région).
Quelques jours plus tard, dans une auberge un peu mieux famée, rebelote : elle aperçoit à nouveau une femme accompagnée de son nourrisson. Comprenant que le même stratagème pourrait ne pas fonctionner deux fois, elle en invente un autre. Elle fait venir la jeune femme à sa table, et la menace ("Si vous refusez, mes gardes vous tueront, vous et votre enfant.") afin que celle-ci n'ait d'autre choix que de lui vendre son enfant, contre une somme dérisoire. La jeune femme acculée, cède. De leur table, les PJs ne voient que la mère terrifiée et la demoiselle en colère. Lorsque les PJs subissent une attaque, elle profite d'un court instant pour tuer l'enfant d'un coup rapide de dague. Juste après, un assaillant entre dans la carriole. Ça ne peut qu’être lui le coupable, non ?
Le reste du chemin se passera sans histoire. Elle restera dans son coin, analysant ce sentiment étrange qu'elle a eu en prenant la vie du nourrisson. Une fois à destination, elle sera prise en charge et ne quittera jamais le couvent dans lequel ses parents ont souhaité l'enfermer.
Si les PJs refont le chemin inverse ou s'ils voyagent à nouveau dans la région, ils pourraient retourner au bourg où elle a volé le second bébé. La femme qui l'a "vendu" a été pendue : les habitants raconteront cette terrifiante histoire d'une femme qui a vendu son enfant, probablement à des forces impies. Dans sa folie, elle aurait prétendu l'avoir vendu à une grande dame de passage ! Hors, à ce moment, seule la demoiselle pourrait correspondre à cette description, et elle est nécessairement hors de cause ! Elle ne peut être ce monstre décrit par la mère, et l'accusation elle même est donc un aveu de malignité ! Son mari l'a répudié, et le village l'a condamné à la pendaison. A noter que si les PJs sont partis depuis longtemps, on ne se souvient plus qu'ils accompagnaient la jeune femme ; ils entendront alors parler de cette histoire pendant leur séjour.
Si les PJs comprennent de quoi il retourne à un quelconque moment pendant le voyage, la jeune femme niera fermement. Elle est absolument persuadée de sa version perturbée des faits, et n'en démordra pas. L'intimidation la fera pleurer. Si elle est surprise et se retrouve dans une situation où elle ne peut qu'avouer, elle perdra la raison, se murant dans une espèce de transe où elle se murmurera à elle même des conseils pour bien prendre soin de son bébé. Elle ira jusqu'à langer une pierre et la porter dans ses bras. Expliquer ce comportement lorsqu'ils arriveront à destination pourrait être complexe - auquel cas, révéler ce qu'ils ont compris ou leurs soupçons les aidera, car le couvent est au courant pour l'enlèvement.
Si les PJs découvrent la vérité après l'avoir livré et retournent la voir (il ne sera pas facile de convaincre les autorités du couvent où elle est placée ; raconter leurs découvertes pourra aider les PJs, les personnes en charge de la demoiselle connaissant les raisons pour lesquelles elle a été admise en leur sein), elle admettra tout, sans passion, d'une voix monocorde, détachée. Sa raison vacillera devant l'ampleur de ses crimes et elle se réfugiera dans une catatonie dont elle ne sortira qu'à sa mort, quelques semaines plus tard.
- Damon
L'avantage des trolls, c'est qu'ils permettent de faire remonter des posts que j'avais loupés.
Intrigue sympa, j'aurais envie de la jouer mais j'aurais besoin de construire la partie "jeunesse" : mes joueurs voudront investiguer sur le pourquoi de ses actes, une réponse "elle est juste devenue folle" ne leur conviendra pas.
Jolie histoire. On dirait du Maupassant.
En revanche, claquer des doigts et dire c'était un rêve si quelqu'un est mal à l'aise ne me paraît pas être une bonne solution. Discuter en amont de ce que peut contenir une partie me semble préférable, pourquoi pas dans une session zéro, d'ailleurs.
